TURQUIE – Le procès des universitaires résumé en 5 minutes [Le Petit Journal]

Les procès de près de 150 universitaires turcs, accusés de « propagande terroriste », ont commencé la semaine dernière. Lepetitjournal.com d’Istanbul vous résume tout, en cinq questions/réponses.

De quoi sont accusés les centaines d’enseignants et chercheurs, dont le procès a commencé mardi dernier ? 

Ces universitaires sont accusés de « propagande terroriste » en faveur de l’organisation terroriste du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), et d’atteinte à l’image de la Turquie à l’étranger. Les autorités turques leur reprochent d’avoir signé une pétition rendue publique le 11 janvier 2016, critiquant des opérations militaires dans le sud-est à majorité kurde du pays. Les « universitaires pour la paix », tel qu’ils sont désignés par leurs défenseurs, y dénonçaient le « massacre », selon eux, de civils par les forces de sécurité turques pendant des opérations contre le PKK. Ils appelaient à la paix dans la région et y demandaient l’arrêt des actions militaires menées par l’Etat.

Quel était le contexte dans le sud-est du pays lors du lancement de la pétition ? 

Le conflit entre les membres du PKK et les autorités turques dure depuis plus de trente ans. En 2013, un cessez-le-feu « historique » avait ravivé l’espoir de mettre un terme à cette guerre, qui a fait des dizaines de milliers de morts depuis son commencement.

Mais à l’été 2015, le PKK juge que « les conditions du maintien du cessez-le-feu ont été rompues. » Quelques jours auparavant, les autorités turques ont annoncé avoir effectué des bombardements contre les djihadistes en Syrie en représailles à l’attentat-suicide meurtrier du 20 juillet 2015 à Suruç, près de la frontière syrienne, attribué au groupe État islamique. Dans le même temps, l’armée de l’air turque a également bombardé sept positions du PKK. Dans plusieurs villes du sud-est de la Turquie, c’est l’embrasement : des combats entre forces de sécurité turques et PKK éclatent. Des ONG recensent plusieurs victimes civiles dans les affrontements urbains et des témoignages recueillis sur place font état de graves exactions contre la population.

C’est dans ce contexte que les universitaires ont appelé à la fin de l’offensive militaire anti-PKK en cours dans le sud-est à majorité kurde et à la reprise des pourparlers de paix. Dans un premier temps, ils étaient plus de 1.100 intellectuels turcs signataires. Recep Tayyip Erdogan les a immédiatement qualifiés de « traîtres » et le Conseil de l’enseignement supérieur (YÖK), dont la direction est nommée par le pouvoir, a menacé de « faire le nécessaire » contre les signataires.  La semaine suivante, au moins 1.000 autres universitaires ont aussi signé le texte.

Comment le procès va-t-il se dérouler et que risquent les universitaires poursuivis ? 

Pour l’instant, 147 signataires sont renvoyés devant la justice. Les prévenus risquent chacun jusqu’à sept ans et demi de prison. Les chercheurs sont jugés les uns après les autres. Les audiences vont se succéder et durer jusqu’au printemps 2018. Environ 70 audiences sont programmées en décembre.

Mardi dernier, au terme de la première journée, les procès des 10 universitaires ont été renvoyés au 12 avril. Les soutiens des universitaires dénoncent cette procédure longue et faite, selon eux, pour les décourager d’assister aux procès. Durant les premières audiences, plusieurs dizaines de professeurs, d’enseignants et d’élèves se sont rassemblés devant le palais de justice de Çağlayan, à Istanbul, en soutien aux universitaires poursuivis. Leur slogan ? « Touche pas à mon prof ! »

Comment les autorités françaises réagissent-elles ? 

Le ministère français des Affaires étrangères a fait part, le 5 décembre, de sa préoccupation, dans un communiqué publié sur le site du Quai d’Orsay : « Nous suivons avec la plus grande attention la situation des universitaires turcs inquiétés pour avoir signé une pétition pour la paix en janvier 2016. »

Parmi les premières procédures judiciaires visant les signataires figurent 25 enseignants de l’université de Galatasaray, créée par un accord franco-turc en 1992. C’est ce qui préoccupe notamment le Quai d’Orsay, qui demande « la Turquie à respecter ses engagements européens et internationaux en matière de droits de l’Homme et de libertés fondamentales. Elle réitère son attachement au respect de la liberté universitaire et assure de son soutien l’université de Galatasaray, qui est un pilier essentiel de la coopération franco-turque. Le respect du droit à un procès équitable et la promotion d’une société civile active et pluraliste sont des composantes essentielles de toute démocratie. »

En outre, les universitaires français sont aussi nombreux à s’inquiéter de la question de la liberté de pensée, de recherche et d’enseignement en Turquie et ont récemment manifesté leur soutien à leurs homologues turcs. L’appel a été relayé par le journal Libération. Cette pétition pour la liberté des universitaires turcs a déjà reçu de nombreuses signatures, parmi lesquelles des grands noms de la recherche et du monde universitaire en France.

Qui sont Nuriye Gülmen et Semih Özakça ? 

Les signataires de la pétition, dont les procès ont démarré la semaine dernière, ne sont qu’une fraction des universitaires poursuivis par les autorités turques. Plus de 140.000 fonctionnaires, y compris dans le secteur de l’éducation, ont été limogés dans le cadre de l’état d’urgence instauré après la tentative de coup d’Etat manquée du 15 juillet 2016, imputée aux réseaux du prédicateur Fethullah Gülen, exilé aux Etats-Unis.

Nuriye Gülmen, une universitaire, et Semih Özakça, un instituteur, font partie de ces fonctionnaires limogés depuis le putsch avorté. Accusés d’appartenance au DHKP-C, une organisation d’extrême gauche classée terroriste en Turquie, ils ont été placés en détention provisoire le 24 mai dernier. En menant une grève de la faim de plus de neuf mois pour contester leur limogeage, ils sont devenus le symbole de l’opposition turque et des dizaines de milliers de fonctionnaires limogés. Semih Ozakça a été libéré à l’issue de la troisième audience, en octobre dernier, avec abandon des accusations. Condamnée à 6 ans et 3 mois de prison, Nuriye Gülmen a été placée en liberté conditionnelle au début du mois, dans l’attente de son jugement en appel.

Solène Permanne (http://lepetitjournal.com/istanbul) mardi 12 décembre 2017

Source: Le Petit Journal