En Turquie, « Nous n’avons faim que de justice » [l’Humanité]

Nuriye Gülmen et Semih Özakça, deux enseignants turcs, entament ce matin leur 116e jour de grève de la faim en prison. Le monde universitaire réagit.

Leurs visages et leurs noms ne nous disent pratiquement rien. Mais leurs sourires éthérés pourraient bientôt ajouter à notre monde une nouvelle icône tragique. Nuriye Gülmen et Semih Özakça, deux enseignants turcs victimes des purges d’Erdogan, entament aujourd’hui leur 116e jour de grève de la faim pour protester contre le limogeage arbitraire dont ils ont été l’objet l’an dernier avec des milliers d’autres Turcs. Leur vie est aujourd’hui en danger. Et leur incarcération voilà un mois et demi n’arrange rien. Nuriye, 35 ans, a été victime d’une insuffisance cardiaque, et Semih, 28 ans, est en fauteuil roulant. Ils n’ont plus la force de se mouvoir.

Malgré la gravité de leur situation, un double silence règne : celui, répressif, de l’omniprésident Recep Tayyip Erdogan conjugué à celui d’États occidentaux bien plus zélés à garder leurs intérêts que les droits de l’homme dont ils se réclament.

L’histoire de Nuriye et Semih mérite pourtant l’attention. Tout commence il y a un an. Nous sommes le 16 juillet 2016, un coup d’État contre Erdogan vient d’échouer. Les deux jeunes gens ne le savent pas encore, mais leur vie vient de basculer. Bientôt, le régime islamo-conservateur ordonne une purge massive dans les institutions publiques : 150 000 fonctionnaires dont 33 000 membres de l’éducation nationale sont limogés par décret, tandis que 47 000 personnes sont emprisonnées. La grande majorité pour complicité avec une organisation terroriste.

Les violences policières sont la seule réponse de l’État

Parmi eux, Nuriye Gülmen. En octobre, la professeure et chercheuse en littérature comparée à l’université Selçuk de Konya reçoit une lettre lui signifiant la suppression de son poste. Mais l’enseignante ne se démonte pas. Le 9 novembre, elle organise un sit-in boulevard Yüksel, en plein cœur d’Ankara. Elle s’installe aux côtés de la statue de bronze d’une femme en train de lire. Nuriye commence à prendre la parole devant une centaine de policiers : « Je suis une universitaire licenciée… » Elle n’a pas le temps de finir sa phrase. Après quelques heures de garde à vue, la jeune femme est libérée et retourne aux côtés de la statue protectrice, qui deviendra l’inséparable symbole de sa lutte.

Quelques semaines plus tard, Semih Özakça, un instituteur de la région de Mardin, dans le Kurdistan, la rejoint dans son combat. Tous les jours à 13 h 30, les deux enseignants se retrouvent devant la femme au livre. « Novembre passe. Et puis décembre et janvier, les pétitions affluent et les sit-in continuent. L’hiver est une épreuve interminable. Les violences poli Nuriye cières sont la seule réponse de l’État, qui semble n’avoir que sa force armée et son mutisme pour répondre à Nuriye et Semih », témoigne l’écrivain Tieri Briet sur le site l’Autre Quotidien.

La violence d’État, loin d’effrayer les deux manifestants, est perçue comme un aveu de faiblesse. En février, Nuriye décide d’intensifier la lutte et se livre au jour le jour sur son compte Facebook. Le 11 mars, avec Semih, elle entame une grève de la faim. « Nous n’avons pas faim de nourriture. Nous n’avons faim que de justice, écrit-elle. Cette grève ne s’adresse pas seulement au gouvernement. Nous voulons sensibiliser la population, faire entendre nos voix. »

Des mots que le régime d’Erdogan ressent comme une menace. Le 23 mai, les deux résistants sont incarcérés pour « terrorisme de gauche ».

Une fois encore, sur le plan international, les réactions médiatiques et politiques sont quasi nulles. Seuls les mondes syndical et universitaire réagissent. En France, SUD éducation, la CGT Éduc’action et la CNT fédération des travailleuses/eurs de l’éducation annoncent à la mi-avril leur soutien à Nuriye et Semih. Au sein de l’université, les lignes bougent aussi. Vendredi dernier, dans les locaux de l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess) à Paris, les universitaires Étienne Balibar (université de Paris Ouest), Éric Fassin (université Saint-Denis), Selim Eskiizmirliler (université Paris-Diderot, université Paris-Descartes), Sabine Delzescaux (université Paris-Dauphine), Tuna Altinel (université de Lyon) et Hamit Bozarslan (Ehess) lancent un appel officiel pour un boycott ciblé des universités turques. « Il faut comprendre aujourd’hui que le limogeage arbitraire que subit un universitaire est une condamnation à mort. Pas seulement sur le plan professionnel, mais aussi sur le plan social, symbolique et physique, alerte Selim Eskiizmirliler. Ces gens ne peuvent plus trouver de travail dans quelque domaine que ce soit et contribuer à leurs besoins financiers. »

Une pétition pour mettre un terme à la guerre dans la région kurde

En janvier 2016, déjà, quelque 2 212 universitaires travaillant en ou sur la Turquie signaient une pétition appelant le gouvernement turc à mettre un terme à la guerre dans la région kurde et à autoriser des observateurs internationaux à suivre la situation dans les villages et villes détruits par les forces de sécurité. Depuis, et tout particulièrement au lendemain du coup d’État avorté, les signataires, connus sous le nom d’universitaires pour la paix, ont été soumis à des attaques vindicatives et punitives ordonnées par Recep Tayyip Erdogan, « et appliquées conjointement par le gouvernement et les institutions de l’enseignement supérieur », rappelle le site Academic Boycott of Turkey. « Nous devons donc continuer à agir au moins dans notre domaine. Un boycott mené par de nombreuses universités peut avoir des conséquences. Nuriye et Semih méritent bien cela », conclut Selim Eskiizmirliler.

Source : l’Humanité