Macron accueille Erdoğan: faux pragmatisme et vraie complicité [Europe Insoumise]

Lors de la visite de Recep Tayyip Erdoğan à Paris, l’attitude d’Emmanuel Macron a été présentée comme relevant d’une nouvelle diplomatie alliant pragmatisme face au terrorisme et fermeté face à la dérive autoritaire du pouvoir en Turquie. En réalité, elle n’aura servi qu’à légitimer R. T. Erdoğan tout en protégeant les intérêts des milieux d’affaire français. Analyse d’un tour de passe-passe.
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La conférence de presse commune de R.T. Erdoğan et E. Macron a été marquée par un moment théâtral et surréaliste lorsque le président de la Turquie a répliqué à un journaliste l’interrogeant sur l’implication du MIT (services secrets turcs) dans la livraison d’armes à Daech : « Toi tu parles comme quelqu’un du FETÖ [NdlA : acronyme inventé par le régime turc signifiant Organisation Terroriste Fetullahiste et désignant la mouvance du prédicateur Fetullah Gülen, ex-allié d’Erdogan désormais pourchassé par le régime]. Il n’y a pas en face de vous quelqu’un qui va avaler ces couleuvres. »

La presse française indique que cette réponse illustre l’idée que se fait R.T. Erdoğan des libertés démocratiques. C’est indéniable, mais ce n’est qu’une partie de ce que révèle cette péripétie. L’élément le plus significatif est que R.T. Erdoğan puisse faire une déclaration de ce genre dans un cadre officiel, aux côtés du président français, parce qu’il est conscient qu’il ne risque rien et que cela renforcera sans aucun frais son image de « dirigeant fort » auprès de sa propre base. Cela est symptomatique des avancées qu’a obtenues R.T. Erdoğan à Paris et qui tiennent en bonne partie à la diplomatie macronienne, c’est-à-dire à un opportunisme court-termiste au service du capital français, enrobé d’une rhétorique de pragmatisme et de pseudo-fermeté. Et si E. Macron, la coqueluche du libéralisme en Europe, a été le premier à accueillir R.T. Erdoğan dans la période actuelle, nul ne peut douter qu’il ait ainsi envoyé un signal aux principaux dirigeants européens quant à la manière d’aborder les relations avec le régime turc.

 

Gagner en légitimité internationale pour la Turquie

Qu’a obtenu R.T. Erdoğan de sa visite ? Une légitimité accrue et un blanc-seing tacite tant qu’il y aura des contrats pour le capital français. Il n’en demandait pas davantage. Il s’agit là des résultats les plus solides, les plus tangibles de cette visite.

À l’échelle internationale, il faut se souvenir à quel point R.T. Erdogan était isolé, il y a encore deux ans, en raison de la couverture des activités de groupes pro-Daech par l’appareil d’État turc durant cette période. Cette visite à Paris est une étape dans le processus de sortie de cet isolement. Toutefois, en raison de cet isolement passé et de l’arbitraire se manifestant chaque jour en Turquie, sa position restait relativement fragile. Il est désormais reconnu comme un interlocuteur légitime et une possible « source de stabilité », alors même que les troupes turques ne respectent pas la souveraineté des États voisins (Irak et Syrie) et qu’il a exprimé une nouvelle fois, lors de la conférence de presse avec E. Macron,  sa volonté de mettre fin à toute tentative de création d’une entité autonome kurde en Syrie, et ce par « tous les moyens » possibles. Ce nouveau statut est explicitement validé par E. Macron dans sa déclaration lorsqu’il affirme : « La Turquie a pris une initiative en février et nous allons travailler ensemble dans ce cadre, et je souhaite que nous puissions aussi travailler ensemble sur cette feuille de route inclusive qui permettra d’organiser un processus de transition que le peuple syrien choisira ».

 

Chercher une convergence sur la Syrie

Bien entendu, E. Macron et R.T. Erdoğan n’ont pas les mêmes objectifs et ont exprimé des « sensibilités » différentes. E. Macron est converti au pseudo-réalisme d’un schéma consistant à s’assurer d’abord de la victoire contre Daech pour « construire la paix et la stabilité de la Syrie », tout en reconnaissant que « si nous avons un processus qui est trop complaisant avec le régime actuel, il sera biaisé et il ne permettra pas la paix ». Il reste à savoir ce à quoi correspond ce « trop complaisant ». En effet, la paix peut difficilement être compatible avec la logique du régime assadiste, qui n’a dû sa survie qu’à une répression féroce de l’opposition politique avec le soutien de puissances étrangères. Un régime corrompu et brutal n’accordant pas une solution politique aux masses arabes sunnites de la région ne va-t-il pas générer de nouveaux Daech ? R.T. Erdoğan, de son côté, a remis en avant la nécessité du départ de Bachar Al-Assad (après avoir reculé sur cette question précédemment) et soutenu le principe d’élections libres pour déterminer le futur de la Syrie… perspective qui serait séduisante si elle n’était pas formulée par un chef d’État s’ingérant d’emblée dans l’avenir de ce pays (au sujet de l’autonomie des Kurdes de Syrie) et mettant à mal la sincérité des scrutins dans son propre pays. Toutes ces questions feront l’objet de marchandages, probablement au détriment de la région autonome kurde du Rojava sous la direction du PYD (parti frère du PKK en Syrie). À ce titre, il est notable qu’E. Macron reprenne avec force la caractérisation du PKK comme « organisation terroriste », avant même de citer Daech.

R.T. Erdoğan a également reçu son brevet de « partenaire contre le terrorisme » alors même que son régime a utilisé les groupes pro-Daech de Turquie comme matraque sanglante pour terroriser l’opposition démocratique et la société en général (attentats de Suruç en juillet 2015, attentat contre le meeting unitaire « Travail, Paix, Démocratie » d’Ankara en octobre 2015, quelques semaines avant les élections de novembre 2015…) et que ces attaques servaient de prétexte pour arrêter de nouveaux opposants démocrates.

 

Faire des affaires dans le nucléaire

Cette conférence de presse arrive après la signature de plusieurs contrats : rien ne doit entraver les affaires. Tout d’abord, un protocole d’accord engageant Turkish Airlines avec Airbus pour un achat de 20 A350-900 plus 5 en option. Plus significatif encore, E. Macron a rappelé dans sa déclaration le projet de centrale nucléaire de Sinop (commune sur la mer Noire) dont le contrat a été signé en 2013 et dont la construction a commencé en 2017. Ce projet s’élève à 17 milliards d’euros, la construction de la centrale nucléaire est assurée par Atmea, co-entreprise d’Areva et de Mitsubishi, tandis que l’exploitation sera l’œuvre d’un consortium regroupant la société turque EUAS à 49 %, les japonais Mitsubishi et Itoshu pour un total de 30 % et GDF-Suez pour 20 %. Pourtant, le réacteur de modèle japonais Atmea 1 n’a été mis en service nulle part dans le monde avant la signature de ce contrat, et si l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) française a donné un avis positif, celui-ci n’a qu’une portée limitée. Le rapport de l’ASN précise ainsi :

« Bien entendu, d’une manière générale, il ne sera possible d’émettre un avis fondé sur le respect des objectifs de sûreté retenus sur les différents sujets mis en évidence au cours de l’instruction qu’après un examen approfondi de la déclinaison de l’ensemble des options de sûreté en termes de dispositions de conception. Cet examen ne pourra être réalisé qu’à un stade ultérieur de la définition de ces dispositions, notamment lors d’une éventuelle demande d’autorisation de création. » [Nous soulignons]

Il faut comprendre que l’ASN refuse de se prononcer sur les options de sûreté en l’absence d’une demande d’autorisation pour la construction d’un réacteur Atmea 1 en France. Pour toutes ces raisons, les organisations écologiques de Turquie s’opposent depuis le début à ce projet consistant à installer une technologie  qui n’a été jusqu’à présent utilisée nulle part, par une industrie nucléaire comptant à son passif la catastrophe de Fukushima dans son pays, et alors que la Turquie n’utilise même pas 1 % de son potentiel d’énergies renouvelables selon Greenpeace. Comme souvent dans la diplomatie française, nous retrouvons la main d’Areva travaillant en coulisses à l’expansion du nucléaire à travers le monde, E. Macron agissant en consciencieux factotum.

 

Quid de la défense des libertés ?

Pour avoir gagné en légitimité, trouvé une sortie pour le conflit syrien et installé une centrale nucléaire, R.T. Erdoğan ne paie qu’un « prix » modique. En effet, si E. Macron s’est prévalu d’avoir abordé franchement la question du respect des droits de l’homme, relevons pour commencer que la défense des libertés publiques par un président français qui a fait passer les dispositifs de l’état d’urgence dans la loi et ainsi entériné un recul démocratique majeur, peut paraître manquer de crédibilité. Cette « confrontation » s’avère de surcroît très décevante : elle se réduit à négocier sur un nombre extrêmement limité de cas de répression arbitraire touchant l’université de Galatasaray (où l’État français est directement impliqué), des responsables d’ONG et des journalistes.

La « précision » revendiquée par E. Macron ne semble qu’un effet de manche pour éluder le système répressif global qui se met en place en Turquie. En effet, si, comme l’affirme E. Macron, les libertés politiques sont un tout et ne peuvent pas être divisées, comment peut-on parler de la question des libertés politiques en Turquie sans évoquer la répression de celles et ceux qui se sont opposés à l’état de siège meurtrier imposé à de nombreuses localités kurdes après les élections de 2015 ? C’est pourtant ce qu’a fait E. Macron, parce qu’évoquer cette répression aurait conduit à évoquer la question kurde et la répression globale visant les mouvements sociaux. Pour se sortir de cette contradiction, E. Macron fait une exception pour les discours soutenant le terrorisme, alors que R.T. Erdoğan caractérise les propos de tous les démocrates conséquents en Turquie de soutien au terrorisme. C’est parce qu’ils se sont exprimés contre ces états de siège que de nombreux individus ont été sanctionnés ou sont en prison [1] ; parmi ces derniers, des universitaires qui ont perdu leur poste et sont poursuivis en justice. Comment ne pas évoquer le HDP (Parti démocratique des peuples), dont le co-président Selehattin Demirtaş est détenu, et dont plusieurs députés ont été condamnés à des peines de prison ferme particulièrement lourdes cette semaine : Leyla Birlik condamnée à 1 an et 9 mois pour « insulte au président » (!) ou Idris Baluken condamné à 16 ans et 9 mois de prison pour « soutien à une organisation terroriste » (sic) en raison de ses discours au parlement ? Sans parler du nombre considérable de communes dont les maires ont été destitués arbitrairement par l’État et placés sous tutelle ! L’écrasante majorité de ces mairies sont kurdes et étaient dirigées par le DBP (la composante du HDP pour le Kurdistan de Turquie).

Soulignons également que la semaine même de la visite d’Erdoğan à Paris, le maire de l’arrondissement de Besiktas au cœur d’Istanbul, un turc élu de l’opposition dite « kémaliste » (CHP), a lui aussi été destitué, ce qui marque une nouvelle étape dans la dérive autoritaire du régime turc. Enfin, cet environnement répressif sert une politique austéritaire de masse (150 000 fonctionnaires, en grande partie des enseignants et en priorité les syndicalistes de gauche, ont été licenciés) favorable aux intérêts des capitalistes turcs et étrangers, puisque l’état d’urgence rend plus facile l’interdiction ou la répression des grèves (comme, par exemple, dans les usines Renault).

Tous ces faits sont liés entre eux dans la chaîne conduisant à la mutation fascisante d’un pays où un décret-loi récent exempte les civils de procédure judiciaire lorsqu’ils agissent « contre le terrorisme », laissant le champ libre à des milices radicalement pro-régime pour commettre des exactions sans risque. En définitive, la « précision » revendiquée par E. Macron ne relève pas d’un pragmatisme qui ferait évoluer la situation des libertés politiques en Turquie. Au pire c’est de la poudre aux yeux ; au « mieux » une illusion auto-entretenue.

 

L’entrée dans l’UE, un faux argument

E. Macron a ostensiblement mis en avant l’impossibilité pour la Turquie de franchir de nouvelles étapes dans le processus d’adhésion à l’Union européenne comme un gage de fermeté envers R.T. Erdoğan, en raison de la situation politique en Turquie. Celui-ci a joué sa partition en rappelant la très longue attente de la Turquie depuis le début du processus d’adhésion (dépôt de candidature en 1987, reconnaissance du statut de candidat en décembre 1999). Mais c’est un faux clivage puisque l’adhésion à l’UE n’est tout simplement plus un enjeu pour la société turque.

Il y a plusieurs raisons à cela. La première tient aux déclarations racistes de politiciens européens, comme N. Sarkozy, qui ont fermé la porte de l’UE à la Turquie en raison de la religion des habitants du pays. Mais, depuis 2007, deux raisons majeures se sont ajoutées à celle-ci. Jusqu’à la fin des années 2000, l’adhésion à l’UE avait représenté pour une grande partie de la population de Turquie une garantie de prospérité économique et de minimum démocratique. La crise de la Grèce voisine et la multiplication des pratiques autoritaires au sein de différents pays de l’UE ont définitivement ruiné cette idée. Ainsi, lorsqu’E. Macron tient ces propos sur l’adhésion de la Turquie dans l’UE, il ne fait qu’acter une situation déjà observable et qui ne constitue pas un enjeu pour R.T. Erdoğan.

 

Une autre politique turque est possible

En conclusion, E. Macron a projeté à l’échelle internationale son discours « en même temps… en même temps » dans lequel un objectif annoncé est réellement mis en œuvre (réduction de la portée du Code du travail, expulsion des migrants, renforcement des liens avec Erdoğan…) tandis qu’un deuxième, en réalité contradictoire, n’a aucune traduction concrète (faire face aux besoins sociaux, traitement « humain » des migrants, vigilance par rapport aux droits de l’Homme en Turquie…). Cela signifie concrètement une complicité, a fortiori lorsqu’une collaboration policière constitue l’enjeu majeur des relations à venir. Pourtant, une autre politique serait possible, à l’écoute des forces démocratiques en Turquie contre un Erdoğan désormais minoritaire dans son pays [2].

Cette politique alternative passe par la désactivation des leviers aux mains d’Erdoğan et par une politique de pressions multilatérales se faisant l’écho des forces démocratiques de Turquie. Les types de pression peuvent être multiples. Un exemple important est celui d’un boycott universitaire ciblé, auquel appellent les universitaires pour la paix en Turquie.

À l’échelle internationale, deux leviers sont aux mains d’Erdoğan : son rôle de garde-frontière des migrants (notamment syriens) aux portes de l’UE, ainsi que la légitimité qu’il cherche à s’octroyer comme porte-voix des musulmans (sunnites) face aux injustices internationales et contre le racisme dans les pays occidentaux. Pour neutraliser chacun de ces leviers, ce qu’il est nécessaire de mettre en place consiste donc logiquement en :

  • une politique migratoire digne à l’échelle européenne – diamétralement opposée à celle des chasses organisées par le duo E. Macron-G. Collomb ;
  • des initiatives concrètes pour intervenir sur les situations d’injustice historiques les plus flagrantes à l’égard des populations de confession musulmane (par exemple, intervenir contre l’oppression du peuple palestinien en mettant fin à l’accord d’association entre l’UE et Israël, ou en faveur des Rohingyas de Birmanie par des pressions diplomatiques) ;
  • une politique publique intérieure s’attaquant au racisme qui s’exprime notamment dans les attaques contre les musulmans de France, attaques portées par une droite radicalisée et par l’extrême-droite, relayées dans les rangs de la majorité macroniste par des personnalités telles que Manuel Valls.

La visite d’Erdoğan à Paris aura contribué à renforcer la légitimité d’un régime turc engagé dans une fuite en avant mortifère. La nécessité qui s’impose à nous est de soutenir la lutte démocratique et sociale en Turquie, en nous mobilisant en solidarité (comme lors de la marche organisée le lendemain de la visite d’Erdoğan pour les 5 ans de l’assassinat des 3 militantes kurdes Leyla, Fidan et Sakine à Paris, ou lors du meeting-concert pour les droits et les libertés en Turquie le 10 février 2018 à Paris), en dénonçant la politique hypocrite du gouvernement français sur cette question, et en étant conscients que combattre le racisme et les discriminations contre les musulmans en France permet de manière indirecte d’affaiblir Erdoğan.

 

[1] Par exemple le cas édifiant de l’enseignante AyşeÇelik, qui a depuis accouché d’un enfant avec qui elle est retournée en prison.

[2] Le régime turc ne doit sa victoire dans le référendum constitutionnel de 2017 qu’à des fraudes massives.

 

Emre Öngün

Source: Europe Insoumise