Les nouveaux parias de la Turquie [La Croix]

Plus de 150 000 fonctionnaires ont été licenciés lors des purges massives qui ont suivi la tentative de coup d’État ratée contre le président Erdogan.

Ceux-ci tentent difficilement de se reconstruire et dénoncent leur « mort sociale ».

C’est un petit café-bar discret, au premier étage d’un bâtiment anonyme dans une ruelle près de la place Taksim. Un troquet comme il y en a des dizaines dans ce quartier touristique et commercial du centre d’Istanbul. Mais le couple qui a ouvert l’établissement il y a quelques mois n’avait pas vocation à devenir propriétaire de café : jusqu’en février dernier, Deniz et Bayram étaient tous deux enseignants, salariés de l’Éducation nationale.

Les deux professeurs, d’origine kurde, font partie des dizaines de milliers de personnes évincées de l’administration publique lors des grandes purges qui ont suivi la tentative de putsch le 15 juillet 2016. « C’était début février. Un ami nous a appelés en disant qu’il y avait une nouvelle vague de licenciements au sein de l’Éducation nationale. On a vérifié sur Internet, et en effet nous étions tous les deux sur la liste », se souvient Deniz. Sous le régime d’état d’urgence, dans lequel vit la Turquie depuis la tentative de coup d’État, aucune justification précise n’est faite dans le cadre de ces licenciements massifs, effectués par décrets-lois, sinon qu’il s’agit d’une « mesure de sécurité nationale ». Dans bien des cas, la liste des professeurs évincés ressemble à celle de ceux qui avaient des activités militantes, notamment au sein de syndicats de gauche comme Egitim-Sen ou KESK. « Des listes des personnes à purger existaient avant la mise en place de l’état d’urgence », assure un enseignant de la région de Gaziantep, dans le sud-est du pays, qui a été parmi les premiers à être licenciés, dès septembre 2016. « Dans ma ville, la liste de ceux qui ont été virés correspond exactement à celle des professeurs qui avaient participé à une grève organisée en décembre 2015, pour la paix dans les régions kurdes du pays. » Très éloignés, donc, de la nébuleuse de l’imam Fethullah Gülen, considéré par les autorités d’Ankara comme le cerveau de la tentative ratée de coup d’État.

Levent Dölek est l’un des responsables d’Egitim-Sen pour la métropole turque. Le 29 octobre 2016, il apprenait son licenciement de l’Université d’Istanbul, où il enseignait à la faculté d’économie, par la méthode habituelle : « On a annoncé une vague de purges à la télé, du coup j’ai téléchargé sur le site du ministère le fichier PDF de la dernière liste publiée. Mon nom y était. Dès le lendemain, je n’avais plus accès à mon bureau, mes affaires avaient été enlevées, mon passeport a été annulé. »

Du jour au lendemain, des milliers de personnes se sont ainsi retrouvées sans salaire, sans indemnité de chômage, sans pouvoir toucher les cotisations de retraite accumulées durant les années de travail et désormais évaporées. Une mise à l’écart professionnelle insupportable pour certains : d’après les recherches menées par le parti d’opposition CHP, au moins 38 fonctionnaires se seraient ainsi suicidés à travers le pays après l’annonce de leur licenciement.

« Pour ma part, je vis grâce au salaire de ma femme, mais je n’ai plus de sécurité sociale. Le syndicat nous apporte aussi un petit soutien financier, mais qui diminue avec le temps en raison du nombre de chômeurs forcés. Nous, ça va, mais un collègue s’est par exemple lancé dans le commerce des haricots, faute de mieux », explique Levent Dölek. « Heureusement, mon entourage connaissait mon parcours militant à gauche, ils n’ont pas été surpris de mon renvoi. C’est plus difficile pour ceux qui étaient embauchés dans des établissements d’enseignement proches des gülenistes, ou qui avaient simplement un compte dans une banque réputée proche de Gülen, et qui ont parfois été stigmatisés par leur entourage. »

C’est le cas notamment de ces deux professeurs licenciés qui ont voulu fuir en Grèce avec leurs trois enfants début novembre. Après avoir vécu cachés durant un an, ils ont pris place sur un bateau acheté 1 000 €, qui devait leur permettre de rallier l’île de Lesbos depuis les côtes turques. Une dizaine de jours plus tard, leurs corps ont été repêchés non loin de l’île grecque.

Deniz et Bayram, eux, ont choisi de se consacrer à l’ouverture de leur café, « un peu par hasard », reconnaît Bayram. « Nous n’avions pas vraiment de budget, c’est un ami qui nous a laissé le lieu. On essaie de garder la tête hors de l’eau. C’est une manière de s’affirmer face au système, de dire qu’on est toujours là. Je ne peux peut-être pas faire mon métier, mais je continue d’être actif, et je peux garder la tête haute. »

Pour le moment, impossible de travailler comme professeur, même dans le secteur privé. « Un ami qui est directeur d’école privée m’a embauchée au noir, en me payant en espèces, explique Deniz. Mais un professeur a protesté et a menacé de se plaindre de ma présence suspecte, puisque j’avais été virée de l’éducation nationale. Après une semaine, c’était terminé. Tout le monde a peur, nous sommes dans une ambiance de délation. Du coup, on nous écarte de la société. Des amis parlent de mort sociale, c’est exactement ça », ajoute-t-elle. « Aujourd’hui en Turquie, saluer quelqu’un qui a été licencié par décret-loi peut suffire pour être soi-même viré », renchérit son mari.

Dans le quartier de Kadiköy, sur la rive asiatique d’Istanbul, des fonctionnaires licenciés se rassemblent trois fois par semaine pour dénoncer l’arbitraire de leur situation. Ils sont une trentaine ce mercredi sur une place publique très fréquentée. Dans ce quartier séculaire, leur manifestation est accueillie au pire par l’indifférence, sinon avec bienveillance par les passants. Par terre, les portraits de Nuriye Gülmen et Semih Özakça, deux enseignants licenciés en grève de la faim depuis plusieurs mois et accusés de « terrorisme » au profit d’une organisation d’extrême gauche.

« Nous nous rassemblons à Kadiköy pour la 37semaine consécutive », explique Hüda, ancienne fonctionnaire de l’éducation nationale. Son histoire est semblable à celle des autres manifestants : des années d’engagement marqué à gauche, et un licenciement dans les mois qui ont suivi la tentative de putsch. « En dix ans dans la fonction publique, je n’ai pas eu un seul blâme, pas un seul rapport défavorable. Et pourtant aujourd’hui, ce n’est pas seulement mon emploi qui m’a été enlevé : on nous retire en quelque sorte notre citoyenneté ! Et on nous le rappelle tous les jours. Même ma carte de transport en commun a été annulée, comme s’il était écrit sur l’écran des tourniquets : liste noire ! »

Depuis un an, quelques dizaines de salariés seulement ont été réintégrés à la fonction publique sur les milliers de fonctionnaires licenciés. Pour les autres, les recours sont théoriquement possibles, mais en pratique, c’est une autre histoire. « Si on souhaite contester le renvoi, une commission de l’état d’urgence peut se pencher sur notre cas, explique Hüda, mais il y a énormément de dossiers, et une totale absence de volonté politique. Le temps d’attente estimé si je déposais mon dossier aujourd’hui est de… trois ans. »

Alexandre Billette
Source: La Croix